Fernand Léger : 10 événements qui ont marqué la vie de l'artiste (1)

De la Normandie natale jusqu’au Salon des indépendants

Qu’est ce qui a amené Fernand Léger, ce jeune normand à la carrure de laboureur, à se hisser au Panthéon des artistes d’avant-garde du XXème siècle et de vivre une vie d’artiste ?

Sélectionnons quelques moments clefs pour mieux comprendre ce qui a guidé les pas de cet artiste haut en couleurs et fait basculer sa vie d’un état à un autre.

1 - 1884 : La mort de son père

Fernand Léger ©normandie-heritage.com

C’est à Argentan, dans l’Orne, que naît Fernand Léger le 4 février 1881. Il est le fils de Henri-Armand Léger, éleveur de bovins, et de Marie-Adèle Daunou dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’elle était une femme très pieuse au caractère effacé comme le décrira plus tard son fils.

« J’aurai été marchand de bœufs »

Mais la mort de son père, alors qu’il est à peine âgé de trois ans, est sans doute le premier événement qui prépare Fernand Léger à s’émanciper vers la peinture. Désormais sans figure paternelle, il raconte à Dora Vallier lors d’un entretien :

« Si mon père avait vécu quelques années de plus, j’aurais été comme lui un marchand de bœuf. C’est sûr. J'étais costaud, j’aimais aller dans les herbages voir les bœufs. C’est étonnant la vie des grands éleveurs… J’ai passé toute mon enfance en Normandie, cela m’a donné des bases solides, rudes. »

Fernand Leger

De son père, il hérite cependant de son aspect, se décrivant lui-même de « brute au physique désavantageux », et de son franc-parler. Le « paysan de l’avant-garde » comme on le surnommera, est né.

 

La maison dans laquelle la mère de Fernand Léger déménage cette année-là suite à la mort de son mari abrite, depuis 2019, le Musée Fernand Léger-André Mare.

2 - Il rencontre André Mare au collège

Fernand Léger et André Mare fréquentent tous deux le collège Mézeray d’Argentan, le premier étant de 4 ans plus âgé que le second. C’est par le dessin et la peinture que se rapprochent, pour une amitié de toute une vie, l’un des artistes les plus prolifiques de l’avant-garde et l’un des précurseurs du mouvement Art déco et fondateur de la Compagnie des arts français.

Fernand Léger, Cycle X, v. 1899, aquarelle © Musée Fernand Léger - André Mare

« La danse commence, et pour toi, et pour moi »

Correspondance à André Mare

Une rare aquarelle de l’époque d’Argentan récemment acquise par le Musée Fernand Léger – André Mare rend compte de cette amitié profondément ancrée dans leur Normandie natale. Fernand Léger, qui aime caricaturer ce qui l’entoure, se représente à la gauche de son ami, et tous les deux campent droit dans leurs souliers sur le terrain qui jouxte la foire.

Émulation artistique

André Mare est le premier à s’installer à Paris, ce qui facilite probablement l’arrivée de Fernand Léger qui le rejoint en 1904. Ensemble, ils partagent un atelier rue Saint-Placide où les deux jeunes hommes expérimentent leurs recherches plastiques d’artistes en devenir.

 

Leurs chemins se séparent en 1906, après le départ de Mare pour le service militaire et celui de Léger, atteint d’un début de tuberculose, en Corse. Mais cela n’empêche pas les deux amis d’enfance de maintenir une riche correspondance tout au long de leur carrière internationale respective, jusqu’en 1932, année de la mort prématurée d’André Mare.

 

3 - 1907 : Il découvre Cézanne au Salon d’automne

Sensible à la modernité, cherchant perpétuellement à déterminer les caractéristiques de l’époque qui l’entoure, Fernand Léger est bouleversé par la peinture de Cézanne qu’il découvre lors du Salon d’automne de 1907, qui rend hommage au peintre décédé un an plus tôt.

Fernand Léger, Le Compotier sur une table, 1909, huile sur toile (82.2 x 97.8 cm). Minneapolis Institute of Arts.

« C’est un homme ouvert. Sa peinture suggère, stimule ».

Fernand Léger

Désormais, Cézanne est le seul artiste qui trouve grâce à ses yeux. Du conseil de « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône », Léger s’en fait une ligne directrice pour ses futures peintures. Les formes se font plus synthétiques, les empilements plus récurrents, le dessin plus libéré. 

« Sans Cézanne je me demande parfois ce que serait la peinture actuelle. Pendant une très longue période, j’ai travaillé avec son œuvre. Il ne me quittait pas. Je n’en finissais pas de l’explorer et découvrir. Cézanne m’a appris l’amour des formes et des volumes, il m’a fait me concentrer sur le dessin. »

Fernand Léger

Une emprise dont le jeune peintre ne se défera jamais totalement, qualifiant même son détachement progressif de “douloureux”.

4 - 1908 : Il s’installe à la Ruche

À l’origine, le pavillon des vins de Bordeaux est construit en 1900 pour l’exposition universelle. Situé à Montmartre, il est détruit comme le sont la majorité des bâtiments de son utilité. Mais la structure de Gustave Eiffel, faite de poutrelles métalliques et de grands pans de verre, est récupérée par le sculpteur Alfred Boucher qui décide de reconstruire la grande rotonde octogonale dans le quartier de Vaugirard.

« Des conditions de vie épouvantables (…) mais une vie rigolote à la Ruche ! » (archive INA – Radio France, 1949)

Elle est renommée “la Ruche”, en référence au bourdonnement d’activités et de créativité que génèrent les artistes, désormais nouveaux locataires du lieu. D’une trentaine d’ateliers à ses débuts, la structure aux grandes ouvertures, haute de trois étages, est rapidement prisée, à l’instar du Bateau Lavoir de Montmartre.

 

Créée pour aider de jeunes artistes sans ressources, Fernand Léger fait halte quelque temps à la Ruche pour y vivre et y travailler. Là, il rencontre des artistes aussi variés que Chagall, Soutine, Henri Laurens, Archipenko, Modigliani, Delaunay, Apollinaire, Cendrars, etc. De grandes amitiés se tissent à ce moment-là.

 

C’est une véritable plongée dans l’avant-garde parisienne pour le peintre.

5 - 1911 : Il présente son Nus dans la forêt au Salon des Indépendants

En 1911, Fernand Léger s’installe au 13 rue de l’ancienne Comédie. C’est aussi cette année-là qu’il décide d’exposer au Salon des indépendants son Nus dans la forêt, qui fait sensation et avec lequel il achève définitivement sa rupture avec l’impressionnisme.

« Une liberté considérable…  »

Fernand Léger, Nus dans la forêt, 1910, huile sur toile (120 x 170 cm).

La scène, paisible et vibrante, à la décomposition en volumes simples héritée de Cézanne, représente un coin de forêt occupé par trois bûcherons. Fernand Léger met en place une esthétique qui le pousse à travailler avec la même attention chaque élément du tableau. Fini le monopole d’un sujet sur un autre, désormais, détail et composition, figure et fond, personnage et objet, sont égaux sur la toile.

Appliqué à l’élément humain, ce principe devient celui de la “figure-objet” : le visage est dépouillé de toute valeur sentimentaliste et psychologique.

« L’objet, dans la peinture moderne actuelle, écrit Léger, devrait devenir le personnage principal et détrôner le sujet. Si donc à leur tour, le personnage, la figure, le corps humain, deviennent objets, une liberté considérable est offerte à l’artiste moderne (…) A ce moment dans l’esprit de l’artiste moderne, un nuage, une machine, un arbre sont des éléments de même intérêt que les personnages ou les figures ».

Fernand Léger

Avec cette toile, Fernand Léger prend place parmi les peintres précurseurs d’une nouvelle esthétique.