Fernand Léger et le cirque

Découvrir Fernand Leger

Comme la danse, le cirque est une source d’inspiration pour de nombreux peintres, c’est le cas notamment pour Fernand Léger.

Couleur, lumière, odeur, mouvement, son atmosphère aiguise les sens. À Paris, le cirque Medrano est particulièrement prisé: ses numéros, sa taille, son ambiance, attirent un public friand d’émotions. 

Renoir, Toulouse-Lautrec, Degas, Seurat, plus tard Picasso, Dufy, et enfin Léger, tous lui offriront à leur manière une portée internationale. 

Pour Fernand Léger, le “pays des cercles en action” comme il l’appelle, exerce une réelle fascination. A tel point qu’en plus de ses nombreuses peintures et gouaches, il réalise le livre Le Cirque

Le cirque, un “rêve de gosse” pour les peintres

Enfant, Fernand Léger est enthousiasmé par les troupes de cirque qui passent par Argentan, sa ville natale normande. “Le chapiteau”, écrit-il dès 1924, “est un monde absolument merveilleux”. Ses différents protagonistes regroupés dans un même lieu mêlant l’esthétisme et l’effort lui offrent un vivier de motifs qui se retrouveront à travers ses quatre décennies de production. 

En 1900, lorsqu’il s’installe à Paris, Fernand Léger devient un adepte du Cirque Médrano. Connu comme le Cirque Fernando jusqu’en 1897, ce lieu fut le sujet de nombreux tableaux, ceux de Degas, Renoir, Seurat et Toulouse-Lautrec.

Lorsqu’au tournant du siècle il changea de nom et de propriétaire, il offrit à nouveau ses divertissements et un sujet de choix à des peintres tels que Picasso, van Dongen et Chagall, ainsi qu’à leurs amis, les poètes Apollinaire, Cendrars et Max Jacob avec qui Fernand Léger assista assidûment aux représentations. À son tour, ce dernier rendit de nombreux hommages au monde circulaire de la piste.

Retranscrire une atmosphère avec Fernand

Dans Le Cirque Médrano, peint l’année de l’armistice, on perçoit au premier regard un tourbillon de couleurs et de formes géométriques assemblées sur un même plan. Composition qui s’avère quasiment abstraite si l’on s’éloigne, jouant sur les contrastes de formes et de couleurs. Mais dès que l’œil se rapproche de la toile, des bribes de réalités se dévoilent et plongent le spectateur dans l’univers du cirque : au centre un clown qui salue, là une affiche qui annonce, là encore un chien, un athlète ou un écuyer. Des fragments d’architecture se devinent, des cônes pour les gradins, deux disques formant les “C” formant une piste ouverte aux numéros, etc. 

 

Fernand Léger ne cherche pas à dépeindre un numéro en particulier ou un instant éphémère, mais bien à retranscrire l’atmosphère du cirque à travers un langage plastique universel. 



Sans titre, La danseuse au chien, Le chien sur la boule, étude pour la Grande parade,1952, gouache (41 x 51 cm). Biot, musée national Fernand Léger. © RMN-Grand Palais (musée Fernand Léger) / Adrien Didierjean

La dynamique du cercle chez Fernand Leger

« Allez au cirque. Rien n’est aussi rond que le cirque. C’est une énorme cuvette dans laquelle se développent des formes circulaires. Ça n’arrête pas, tout s’enchaîne. La piste domine, commande, absorbe. Le public est le décor mobile, il bouge avec l’action sur la piste. Les figures s’élèvent, s’abaissent, crient, rient. Le cheval tourne, l’acrobate bouge, l’ours passe dans son cerceau et le jongleur lance ses anneaux dans l’espace […]. Allez au cirque. Vous quittez vos rectangles, vos fenêtres géométriques et vous allez au pays des cercles en action. » (Fernand Léger, Cirque, éditions Verve, 1950).

Fernand Léger, Les disques, 1918, huile sur toile (240 x 180 cm). Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. © 2008,ProLitteris - Zurich

La circularité était déjà un élément fondamental et constructif des compositions pionnières du peintre – sous forme de rouages ou de disques – alors toujours en recherche de dynamisme formel. Cette passion s’exprime à nouveau à travers le cirque, sa piste, ses cerceaux et ses défilés, un thème populaire et joyeusement nécessaire au sortir de la Première Guerre mondiale.

Offrir une alternative colorée

Après avoir survécu à l’effroyable carnage du front, Fernand Léger, qui n’a rien perdu de son humanisme, célèbre l’armistice de novembre 1918 et le retour à la paix en réalisant sept toiles représentant la piste du Cirque Médrano. 

 

Il écrit : « L’homme exaspéré, tendu, dépersonnalisé pendant quatre ans, enfin lève la tête, ouvre les yeux, regarde, se détend, reprend goût à la vie : frénésie de danser, de dépenser, de pouvoir enfin marcher debout, crier, hurler, gaspiller. »

Offrir une alternative colorée

Pour Léger, ces numéros défiant la mort ne sont pas seulement visuellement saisissants, mais semblent évoquer la propre expérience du jeune homme en tant qu’artiste. À l’instar du peintre, chacun des circassiens est un artiste compétent dans son domaine à force de travail et de passion, et, comme l’artiste moderne, lié à sa vocation d’avant-garde, chacun d’entre eux risquait tout autant la tragédie de l’échec. 

 

Dans ce vivier de motifs, ce sont les mouvements acrobatiques élastiques, aux membres lâches, qui ont guidé la conception de la figure de Léger dans ses principales compositions à la fin des années 1930 et dans les années 1940. 

Des valeurs portées par Fernand Léger

Dans les années 1920, Léger présente le cirque comme l’incarnation du spectacle moderne, un phénomène public qui, dans ses traditions et son évolution, représente selon lui un véritable art du peuple

 

« Lorsque je suis perdu dans cette étonnante planète métallique avec ses projecteurs éblouissants et le minuscule acrobate qui risque sa vie chaque soir, je suis distrait…” 

 

Que ce soit sous la forme de cyclistes, de plongeurs et de nageurs, voire d’ouvriers perchés sur des échafaudages de construction, les hommes et les femmes ondulent de leurs membres en pleine action, alors qu’ils participent à une « nouvelle réalité extérieure« , que l’artiste met en valeur dans de grandes compositions de figures. Tout dans ses tableaux célèbrent alors les plaisirs actifs et athlétiques de la vie moderne. 

Sans titre, La danseuse au chien, Le chien sur la boule, étude pour la Grande parade,1952, gouache (41 x 51 cm). Biot, musée national Fernand Léger. © RMN-Grand Palais (musée Fernand Léger) / Adrien Didierjean

Les circassiens, nouveaux héros de la nation

Bien qu’il s’agisse d’une forme de divertissement populaire, Léger entrevoit également le cirque comme une porte d’entrée vers une plus grande considération des arts classiques, que le peintre d’avant-garde n’hésite pas à évoquer, comme Cézanne avant lui évoquait Poussin. À l’image du motif de la parade qui, comme ces frises de personnages sur les frontons des temples grecs, célèbrent les figures importantes du siècle en cours. 

La parade traditionnelle du cirque est l’habituelle attraction secondaire composée de clowns, de musiciens, d’acrobates et de danseurs, qui se produisent sur une plate-forme surélevée à l’extérieur de la porte d’entrée, afin d’inciter les spectateurs à payer leur ticket au guichet pour profiter des attractions vedettes à l’intérieur. Ce motif populaire, à l’énergie vive, offre un motif à la fois de diversité et de solidarité. 

Argentan, Paris, New York : quand le peintre explore les pistes

Au cours de ses cinq années d’exil en Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale, Léger devient un adepte du spectaculaire cirque à trois pistes Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus, qui se produit alors, comme jusqu’à sa disparition en 2017, chaque année au Madison Square Garden de New York. 


Dans l’enceinte de celui qui s’annonce comme « The Greatest Show On Earth », Fernand Léger a sûrement assisté à des performances époustouflantes. Avant de quitter l’Amérique, il peint plusieurs tableaux de cirque, qui annoncent les compositions de grandes parades des années 1950.

La grande parade, l’apothéose du cirque et de la fierté nationale

Ainsi, il peint en 1949 cette Grande parade (Le cirque) alors qu’il s’apprêtait à entreprendre la réalisation finale, le couronnement de sa carrière d’un demi-siècle, La grande parade dont l’état définitif fut achevé en 1954. 

Celle-ci, apothéose du thème du cirque mêlé à la fierté nationale de la sortie de la guerre, est composée d’une ribambelle de circassiens, danseuses, clowns, et de deux “C” formant un grand cercle rouge, point central de cette grande peinture murale qui, depuis 1962, fait partie de la collection du Solomon R. Guggenheim Museum de New York. 

Les grands cirques de Paris, Médrano et son rival le Cirque d’Hiver, toujours en activité, ainsi que les petites troupes de province, représentaient pour Léger un symbole approprié de l’esprit français et de la joie de vivre. Des qualités positives qui devaient être mises à profit pour relever, une fois encore, les défis redoutables de la reconstruction économique d’après-guerre dans la Quatrième République nouvellement constituée. 

La grande parade (Le cirque), 1949 Huile sur toile, (97.2 x 130.8 cm.)

Le Cirque, l’oeuvre gravée de Fernand Léger

En 1950, Léger publie Le Cirque à la demande de Tériade, l’un des plus grands éditeurs d’art et ami des artistes de son temps comme Matisse et Picasso. Elle sera son œuvre maîtresse en matière d’estampes et de gravures, un recueil in-folio de 65 lithographies originales, dont 35 à pleine page coloriées au pochoir, qui accompagnent la reproduction de son manuscrit.

L’œuvre de Léger dans les livres est beaucoup moins abondante que celle des autres peintres, mais elle est d’une qualité constante. De l’ouvrage Le Cirque, où Léger est seul à l’image, au texte et à la maquette, se dégage une explosion de vitalité et de spontanéité, couronnement indéniable d’un motif qui l’aura guidé sa vie durant. 

Les dessins, spécialement créés pour l’ouvrage, synthétisent tout l’univers exploré par le peintre jusqu’à La grande parade. Quant aux textes, écrits à la plume d’une élégante écriture puis reproduits en lithographie et collés au gré des gouaches, Léger les puisent dans ses trente années de carrière et de correspondance. 

Le romancier américain Henry Miller, à qui Fernand Léger adressa l’un des 300 exemplaires de ce tirage très limité, exposait dans une lettre au peintre ce qu’il ressentit face aux dessins : 

Je les regarde et les regarde – maintes fois. Ce qui m’intrigue, perplexe et éblouit, est le mélange de solidité et de négligence absolu. Vous faites ce que vous voulez comme si vous n’êtes jamais allé à l’école.” 

Plus haut encore, il déclarait : “Si l’œuvre d’un autre peut nous libérer, la vôtre a fait cela pour moi.”

 

Pour plus d’informations sur Fernand Léger, n’hésitez pas à visiter la Galerie DIL.

Oeuvre Gravée de Fernand LEGER