L'artiste Fernand Léger et l’art en dehors

Pourquoi appelons-nous l’art de l’ artiste Fernand Léger « l’art en dehors » ?

Né dans la campagne normande, Fernand Léger est un homme d’action pour qui la vie bat son plein à chaque instant. Lui qui voulait devenir architecte pour voir ses réalisations s’intégrer aux paysages de la vie moderne devient finalement peintre. L’équation de sa carrière prend alors son sens lorsque sa peinture intègre la surface du mur afin qu’elle puisse s’exposer gratuitement, à la vue de tous, loin des galeries et de l’art bourgeois. 

Le mur, l’architecte et le peintre

Tout au long de sa vie, Fernand Léger s’entoure de nombreux artistes et artisans.  Apprécié pour sa joie de vivre et son esprit d’avant-garde, il compte parmi ceux-là des architectes, urbanistes et décorateurs aux visées modernistes et précurseurs : Robert Mallet-Stevens, René Herbst, Charlotte Perriand, Alvaar Alto, Pierre Chareau, Paul Nelson et bien sûr, Charles-Édouard Jeanneret-Gris, plus connu sous le nom de Le Corbusier. 

Sur le papier, la synthèse des arts occupe une grande place dans la théorisation et les aspirations de ce début du XXème siècle. Mais les cas de collaboration réelle entre artistes et architectes restent très rares, aussi, le commerce amical que Léger entretient avec certains d’entre eux sur plusieurs décennies (notamment Perriand et Le Corbusier) illustre cette aspiration intellectuelle sincère d’occuper l’espace. 

En 1925, Léger est invité à accrocher une toile dans le Pavillon de l’Esprit nouveau créé par Le Corbusier à l’occasion de l’Exposition internationale des Arts décoratifs. En 1937, il réalise un photomontage monumental pour le Pavillon des Temps Nouveau lors de l’Exposition internationale des arts et techniques modernes. 

Dans ces deux collaborations, on ne peut pas encore parler de symbiose à proprement dite, mais le choix des artistes pose l’idée importante que la peinture d’avant-garde doit pénétrer l’architecture

« Je crois et je soutiens que l’art abstrait est en difficulté quand il veut faire de la peinture de chevalet... Mais ses possibilités sont illimitées pour le mural. »

Fernand Léger - l'art en dehors - oeuvres

La vie par la couleur

Si cette dynamique aboutit finalement à moins de réalisations qu’il n’y a eu de projets, les échanges entre Léger et Le Corbusier influencent de manière décisive le rôle donné à la polychromie dans leurs productions. Pour eux, la couleur offre à l’individu des vertus curatives et psychologiques ; dans l’action de groupe, elle prend une dimension politique et sociale. 

« Comment créer un sentiment d’espace, de rupture des limites ? Tout simplement par la couleur, par des murs de différentes couleurs. (...) La couleur est un puissant moyen d’action, elle peut détruire un mur, elle peut l’orner, elle peut le faire reculer ou avancer, elle crée ce nouvel espace. »

« Il n’y a pas de beau catalogué, hiérarchisé. »

Fernand Léger - oeuvre d'art - en dehors

Cette manière d’habiter l’espace, voire de le commander, s’explore avant tout dans la peinture de Léger. Dans ses toiles, il aime à abolir les notions d’échelle, de hiérarchisation des éléments et de pesanteur. 

 

Certaines toiles de Léger donnent le sentiment de ne plus pouvoir contenir les personnages, massifs et volumineux ; dans d’autres encore, les figures font fit de l’espace qui leur est offert, elles flottent librement, naïvement, et semblent ne pas subir la contrainte matérielle de leur support. 

Aux États-Unis, Léger peint la série des Plongeurs, des dessins et des toiles de grandes dimensions représentant des personnages “dans l’espace”. Créés dans l’optique de trouver commande pour une surface murale importante, c’est finalement l’architecte W. K Harrisson qui lui donne cette possibilité en confiant à Léger la décoration de sa salle à manger de Huntington, Long Island.

Faire entrer la peinture dans le collectif

Tout se met en place, dans la vision de Léger et la pratique de sa peinture, pour que ses personnages gagnent un jour la rue, le mur, l’espace urbain qui devient pour le peintre le lieu à conquérir de la nouvelle génération post-1945. Le Corbusier ira jusqu’à dire que les toiles de Léger « appellent une nouvelle architecture » tant le lien est palpable. 

 

La peinture doit quitter le chevalet et même s’y opposer. Fini l’acte individuel et le rapport de quelques privilégiés face au peintre dans son atelier. Comme il le raconte dans une table ronde en 1949 au journaliste Paul Perronnet, « L’art a besoin, pour ne pas s’appauvrir, de reprendre contact avec le public ». 

« La plénitude de l'art abstrait a atteint un plafond, la plupart des artistes français actuels constatent la validité de cet art mais pensent qu'il faut faire autre chose (...) L'art mural qui est en naissance va aider beaucoup. Le tableau de chevalet va être certainement combattu. »

Une ville sculpturale pour le bonheur des classes laborieuses

Faire vivre le mur devient une obsession pour l’artiste. Après les deux guerres mondiales, le krach boursier et la pauvreté causée par ces bouleversements, l’artiste Fernand Léger en est convaincu, l’art doit servir à la reconstruction du pays et s’afficher partout et pour tous. 

Il rêve alors de faire repeindre par les chômeurs de la crise de 1929 les murs de Paris en couleurs primaires ou de doter la Tour Eiffel de bras géants articulés.  Si rien de tout cela ne voit le jour, il n’en subsiste pas moins des traces dans l’esprit de ses élèves, celles qu’ « un mur coloré devient une surface vivante ».  

Fernand Léger - artiste - l'art

Les ambitions d’après-guerre

« J’aimerai exécuter maintenant une grande peinture murale, qui serait le couronnement de mes deux années de travail aux US. Un mur d’université, un collège, la Maison Blanche, Sing-Sing pourquoi pas ? Pensez-y. Je crois que vous êtes admirablement placé pour cela, je vous en serai reconnaissant. »

Lettre de Fernand Léger au conservateur du MoMA de New-York

À la fin de sa vie, animé par cet idéal d’un art pour tous qui ne le quitte pas, Léger se lance dans de nombreux projets monumentaux en plus de ses conférences dans le milieu ouvrier ou de ses cours. L’art se décloisonne de la toile pour occuper les tapisseries, les murs de monuments publics ou sacrés, les jardins et les parcs.

Léger s’intègre dans la grande œuvre de l’architecte Paul Nelson, ancien élève de l’atelier Perret, que fut l’hôpital de la ville normande de Saint-Lô. Si Léger ne touche pas comme il le souhaitait à la façade extérieure, sa grande mosaïque de couleurs primaires orne le hall d’entrée : une œuvre en cohérence avec la valeur thérapeutique des couleurs théorisée par le peintre.

Fernand Léger - l'art en dehors

Les projets monumentaux du Père Couturier

Lors de son exil outre-Atlantique, Léger rencontre au Canada le Père Couturier, théoricien de l’art et grand commanditaire d’œuvres qui fait appel aux plus célèbres artistes de son temps, peu importe leurs convictions religieuses. C’est ainsi que Chagall, Matisse, Braque et Léger œuvrent ensemble à l’un des projets emblématiques du renouveau de l’art sacré en France : la décoration de l’église du plateau d’Assy en Haute-Savoie.

Sur une architecture de Maurice Novarina, Fernand Léger réalise une grande fresque décorative en mosaïque sous les piliers de la grande façade. Sur le thème des litanies de la Vierge, il opte pour une fresque faite de formes morcelées en aplats de couleurs primaires dans lesquels il insère des symboles religieux. 

Léger s’inspire des fresques du Moyen Âge et de celles, bien connues, de Ravenne en Italie. La figure de la Vierge, au centre de la fresque, évoque en effet ces figures de l’art primitif chrétien aux visages inexpressifs. 

Fernand Léger - Sacré-Coeur

La révélation du vitrail

En 1949, le Père Couturier fait de nouveau appel à Maurice Novarina et Fernand Léger pour l’église du Sacré-Coeur à Audincourt, près de Montbéliard. Le peintre produit une tapisserie pour la décoration de l’autel, ainsi que les maquettes de 17 vitraux sur le thème des instruments de la Passion. Réalisés en verre et ciment, ils entourent le chœur et la nef de l’édifice religieux. 

C’est une commande d’art monumental comme Léger en rêvait et dont les contraintes entrent en résonnance parfaite avec son style : la forme des vitraux et leurs couleurs vives cernées de noir leurs procurent une puissance évidente. Le choix de représenter des objets convient également au peintre qui déclare :

« Magnifier les objets sacrés, clous, ciboires ou couronnes d’épines, traiter le drame du Christ, cela n’a pas été pour moi une évasion… j’ai simplement eu là l’occasion inespérée d’orner de vastes surfaces selon la stricte conception de mes idées plastiques. »

Fernand Léger sera ensuite appelé à réaliser d’autres vitraux pour l’Université de Caracas en 1953. Il réalise également en 1949 trois mosaïques à l’appel de l’architecte Georges Dedoyard pour orner le mémorial des soldats américains tués à Bastogne. 

Fernand Léger - sculpture - l'art en dehors

« Une dernière évolution est en route… »

Fernand Léger - artiste - céramique

Mais c’est par la céramique qu’il conclut l’exploration de la monumentalité en la faisant devenir relief à la fin de sa vie. Ses sculptures polychromes conçues pour les lieux publics matérialisent son rêve d’un art pour tous. Petits et grands bas-reliefs, sculptures et maquettes, deviennent le nouveau terrain d’exploration de Léger, accompagné de Roland Brice et de son fils à Biot. 

Les sculptures polychromes furent exposées une première fois en 1951 et une seconde en 1953, chez Louis Carré. Dans la préface du catalogue d’exposition, Fernand Léger déclare : 

« Cette seconde exposition de sculptures polychromes marque une évolution très nette vers un but de coopération architecturale. J'ai eu cette préoccupation dès l'origine, mais j'ai commencé prudemment en prenant mes tableaux de chevalet comme point de départ […]. Une dernière évolution est en route avec la Fleur qui marche et cette grande sculpture qui appartient au Musée d'Art Moderne. Nous avons eu de grosses difficultés techniques. Elles ont été résolues, en tenant compte de cette loi des contrastes qui est la raison de l'édification de toute mon œuvre ».

Chant du cygne

En 1954, il réalise la maquette d’un jardin d’enfant qui sera construit grandeur nature dans les jardins du musée peu après sa mort, comme un ultime cadeau du peintre à la société. Avec ce projet, il touche à ce qu’il considère de plus précieux : un art qui viendrait aux nouvelles générations et n’aurait d’autre but que l’appropriation totale par le public. 

« On le placerait au bord de la mer, des enfants pourraient passer, courir à travers ou cracher dessus en douce… Pas un monument qu’on regarde mais un objet utile et spectaculaire dans la vie, et surtout, pas de gardien autour ! »

Revue Défense de la paix, novembre 1954

Après la mort de l’artiste, grâce au travail important de Nadia Léger et George Bauquier, d’autres œuvres inachevées ou projets en cours viendront s’emparer des murs, comme les 400m2 de mosaïque aux motifs sportifs apposés sur la façade du musée national Fernand Léger de Biot et qui provenaient d’un projet inachevé pour le stade de Hanovre.

Fernand Léger - fresque murale - l'art en dehors

Le souhait de Fernand d’exposer son art en dehors des carcans académiques et de disséminer à la vue de tous ses œuvres fut, au regard de sa carrière, largement exaucé. Même si tous ses projets ne furent pas réalisés, de nombreuses oeuvres ornent les façades de lieux aussi divers qu’un hôpital, une église, un jardin, un mémorial, un restaurant ou un musée. Des traces qui ne cessent de prouver que l’art peut être avant tout humaniste.