L'œuvre de Fernand Léger aux enchères :

5 records pour mieux comprendre l’artiste

Fernand Léger est reconnu aujourd’hui par les enchères à hauteur de ce qu’il a été hier l’un des précurseurs de la modernité artistique du XXème siècle.

Esprit d’indépendance et d’avant-garde, artiste prolifique et multidisciplinaire, son aura ne s’est pas éteinte et ses œuvres sont toujours très recherchées par les particuliers et les institutions. C’est donc rarement en dessous de plusieurs dizaines de milliers d’euros qu’elles se dénichent.

Focus sur 5 résultats de vente qui ont marqué l’histoire des enchères de Fernand Léger.

Fernand Léger, Contraste de formes, 1913
70 millions de $

70 millions de $ pour Contraste de formes, 1913, huile sur toile, 92,4 x 73,2 cm (Christie’s, New-York, 2007)

Record mondial de l’artiste pour cette toile des premières heures. Un montant  offrant presque le double du précédent record, qui s’établissait à 39,2 millions de dollars pour Étude pour La femme en bleu, 1912-1913 (Sotheby’s, 2008)

 

Le temps de l’émancipation du jeune peintre

Léger commence à incorporer dès 1910 des aspects de son nouveau style, notamment avec sa toile pionnière La Couseuse, montage anguleux et stylisé formellement de sa mère. Il reste cependant encore dépendant des influences de Cézanne, de la perspective et d’un certain réalisme visuel. “L’emprise était si forte que j’ai dû aller jusqu’à l’abstraction.” dira-t-il. C’est justement en 1913 qu’il clarifie sa vision artistique et ses intentions plastiques. Dans une conférence donnée en mai de cette année, il expose ses principales idées sur l’art contemporain :

 

"La vie actuelle, plus fragmentée et plus rapide que celle des époques précédentes, a dû accepter comme moyen d'expression un art de division dynamique ; et le côté sentimental, l'expression du sujet (au sens d'expression populaire), a atteint un moment critique [...]. La conception moderne n'est pas simplement une abstraction passagère, valable seulement pour quelques initiés ; elle est l'expression totale d'une nouvelle génération dont elle partage les besoins et dont elle répond aux aspirations"

Fernand Leger

La rupture de la série “Contraste de forme”

Fernand Léger réalise en l’espace de quelques mois seulement une série de toiles consacrées à l’exploration désinhibée du contraste dynamique. Intitulées “Contraste de forme”, il dépasse définitivement à travers elles l’audace intellectuelle et formelle du cubisme et abandonne les préoccupations figuratives. Il n’y a plus que des “contrastes multiplicatifs”, des éléments picturaux qui s’opposent à tous les autres, mués par un dynamisme qu’il juge caractéristique de son époque. 


Les œuvres de Fernand Léger peintes entre 1913 et 1914 – composées de formes qui se chevauchent, cernées de larges contours, colorées dans des tons puissants de rouge, de bleu, de jaune et de vert – constituent la réponse définitive de Léger à l’appel lancé en faveur d’un nouvel art pour l’ère moderne.

Fernand Léger, Les cylindres colorés, 1918 (1)
12 millions de $

12 millions de £ pour Les cylindres colorés, 1918, huile sur toile, 54,3 x 50,3 cm (Christie’s, Londres, 2014).

Une peinture impactée par quatre ans au front

Datant de l’un des plus importants tournants de la carrière de Fernand Léger, Les cylindres colorés a été peint l’année de l’armistice. Comme beaucoup d’artistes et d’écrivains, Léger s’engage dans la Première Guerre mondiale, devient d’abord sapeur, puis brancardier sur le front de l’Argonne à Verdun. La vie à cette période est en noir et blanc, et les oeuvres griffonées sur des papiers de fortune car c’est dans les conditions extrêmes des tranchées qu’il continue de dessiner. Mais chez Léger, l’humanisme est de mise, et le retour à la couleur n’attendra que son retour du conflit. 

 

De ce dernier, il rapporte d’effroyables récits mais aussi de nouveaux motifs picturaux sur la machinerie qui s’est déroulée sous ses yeux : celle d’une composition faite de chair et de métal.

“Je fus ébloui par une culasse de canon 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc… Révélation totale, comme homme et comme peintre.”

Fernand Leger

Comprendre les machines pour mieux parler des hommes

Au moment où la Première Guerre mondiale éclate, Léger est considéré comme l’un des principaux protagonistes du cubisme. Mais sa version de cette esthétique, que le critique d’art Louis Vauxcelles surnomme péjorativement “tubiste” pour la postérité, présente plusieurs différences marquées par rapport à celles de ses contemporains. Ses compositions se basent sur des formes réduites à l’essentiel géométrique, où les éléments circulaires et cylindriques côtoient une palette délibérément limitée. 

Mais la machine n’est pas pour Léger le monstre démoniaque dénoncé par les dadaïste ou l’idole clamée par les constructivistes : elle est l’instrument pratique et historique de la société moderne. “J’invente les images des machines comme d’autres font, d’imagination, des paysages…” dira-t-il.

Les Cylindres colorés appartient à un groupe de sept tableaux qui sont autant de variations ludiques autours des détails de son chef-d’œuvre de 1917, La partie de cartes (musée Kröller-Müller d’Otterlo). Dans ce tableau, ce qui s’apparente de loin à un enchevêtrement mécanique de cylindres et de tubes sont en fait les membres fragmentés mais bien vivants des deux soldats en plein jeu. Car si Apollinaire avait annoncé la mort du « sujet » en 1912, pour Léger, cependant, l’art est presque toujours une expression de la réalité matérielle de la vie.  

Nature morte aux trois fruits, 1939

Nature morte aux trois fruits

884 000 $

 844 800 € pour Nature morte aux trois fruits, 1939, huile sur toile, signée “F. LÉGER” et datée “39” en bas à droite, 65 x 92 cm. (Tessier & Sarrou et Associés, Paris, 2020)

 

Puissamment rythmée et colorée, tout indique dans cette vivante “nature morte” sa période de réalisation : la fin des années 1930. Ses forts aplats de couleurs primaires et la présence d’éléments végétaux annoncent la fameuse période (de 1940 à 1954) du retour au sujet.

“Cézanne m’a appris l’amour des formes et des volumes”

Trois étranges fruits aux protubérances inquiétantes donnent son nom à la toile. Posés sur une table verte qui se redresse vers le spectateur, accompagnés de feuilles et branchages qui envahissent volontiers le centre de la composition et d’une araignée touffue, motif qu’il a exploré tout au long de l’année 1938. Ces éléments humbles propres à la tradition de la nature morte, Fernand Léger aime à les peindre mais aussi à les glaner lors de ses balades dans le bocage du Pays d’Auge.

 

Cette nature morte n’est pas sans offrir un certain hommage au maître Cézanne et à ses nombreuses compositions de fruits. Pour Léger, il « a été le seul des impressionnistes à mettre le doigt sur le sens profond de la vie plastique, grâce à sa sensibilité aux contrastes des formes”. Ici, tout se contraste et se répond dans un équilibre orchestré : des courbes aux lignes droites, des éléments végétaux aux éléments de mobilier. 

 

Déjà réinterprété par les cubistes, réutilisé par les surréalistes pour sa charge symbolique, Léger s’approprie le genre traditionnel de la nature morte pour le mettre au service de sa théorie de l’objet. 

L’aboutissement d’une recherche intellectuelle et stylistique de plus de trente ans

Cette toile s’inscrit après des années d’expérimentations autour de l’objet et du dessin. La période des “objets dans l’espace” l’amène à isoler et faire flotter les éléments, afin “d’être sûr de mes objets” comme il l’explique. Cette mutation décisive, le passage d’un ordre frontal, statique, à une liberté plus flottante, se ressent dans des compositions comme celle-ci. Le rapport entre les éléments se fait extrêmement délicat et l’équilibre plus flexible.

 

Tout en explorant les formes et les lignes comme l’artiste d’avant-garde qu’il est, Fernand Léger remet le sujet au cœur de ses toiles. Car pour l’artiste Normand, “la beauté est partout, dans l’objet, le fragment, dans les formes purement inventées”. Loin de l’esthétique mécanique explorée au retour de la Grande Guerre et dans les années 1920, cette composition illustre le retour au naturalisme et à l’humain, qui le préoccupe alors qu’il s’apprête à s’exiler plusieurs années aux Etats-Unis à l’orée de la Seconde Guerre mondiale.

Fernand Léger, Le Cirque, 1950
38 400$

38 400 € pour l’un des 300 exemplaires du livre Le Cirque, 1950 (Sotheby’s, Paris, 2006).

Une oeuvre synthèse sur l’un de ses univers clefs

Fasciné sa vie durant par la féérie foraine et ses nombreux protagonistes, Fernand Léger ne surprend guère lorsqu’il accepte la proposition de son ami Tériade, l’un des éditeurs d’art les plus célèbres de son siècle, de publier aux éditions Verve un livre entièrement consacré au cirque. Loin d’en être à sa première rencontre avec les œuvres de papier, il fut en effet à l’illustration des textes de ses amis Blaise Cendrars (J’ai tué, 1918 ; La Fin du monde filmée par l’ange N.-D., 1919), André Malraux (Lunes en papier, 1921) ou plus tard, du célèbre poème de Paul Eluard (Liberté j’écris ton nom, 1953).

Un livre d’artiste entièrement à son image

Mais pour la première fois, Léger est aux commandes des images, du texte et de la conception de la maquette, rendant l’ouvrage des plus personnel et synthétique sur la vision de l’artiste à la fin de sa carrière. Tiré à seulement 300 exemplaires, Le Cirque est devenu l’un des livres d’artistes les plus célèbres du XXème siècle, objet recherché par les bibliophiles pour la beauté de ses 65 lithographies conçues spécialement pour le livre dont 34 en couleurs, et pour la mise en page de ses textes.

"Son texte écrit à la main célèbre la liberté et la rondeur du cirque en tant que forme abstraite, tandis que ses couleurs primaires stridentes et ses lourds contours noirs évoquent la clameur et la vitalité du monde du spectacle du cirque" (Eleanor M. Garvey).

Fernand Leger
Fernand Léger, La grande flamme bleue, 1952
46 250 $

46 250 € pour La grande flamme bleue, 1952, bas-relief en céramique peinte et émaillée, signé et daté ‘F. LEGER 52’, 69 x 47 x 8.8 cm (Christie’s, Paris, 2016).

Habiller les murs de lumière et de couleurs

Fernand Léger voyait en l’art mural le futur de l’art moderne. Fresque, mosaïque, tapisserie, céramique… A partir de 1937, cette volonté de s’approprier les murs et de les décorer se fait croissante, lui dont le vieux rêve est d’afficher sur les façades du Paris d’après-guerre autant de couleurs que possible en grande dimension, afin que l’art décloisonné profite à tous.

Le monde de la céramique exerce une fascination certaine sur des artistes aussi variés que Marc Chagall, Raoul Dufy, Maurice Vlaminck, George Braque ou encore Pablo Picasso, qui libère la matière de ses académismes et offre sa renommée aux ateliers Vallauris. Tous succombent à la magie du feu et comprennent la profondeur, les variations infinies et l’intensité lumineuse du médium. Mais peu au final abordent réellement la céramique au-delà de la simple décoration.

Offrir aux oeuvres de Léger une “troisième dimension”

Ses réalisations murales pour l’hôpital de Saint-Lô ou le jardin de La Colombe d’or à Saint-Paul-de-Vence, le mènent sur une voie qu’il expérimente jusqu’à sa mort en 1955. En 1950, c’est dans la cité potière de Biot, nichée dans les Alpes-Maritimes, qu’il s’associe avec l’un de ses anciens élèves et ami de longue date, Roland Brice, et son fils, tous deux céramistes. 

 

Durant ces années exaltantes, ils donnent corps à la troisième dimension des œuvres du peintre, Brice se faisant l’expérimentateur talentueux de la matière, de la cuisson, de l’émaillage. Léger, quant à lui, offre son corpus plastique, modèle les formes, contraste les couleurs brillantes et les tons mats. 


Leur collaboration artistique est sans commune mesure à d’autres dans l’histoire de la céramique. Les pièces sorties des ateliers de Biot donnent à voir non seulement de merveilleux motifs, mais renferment dans leur lumière et leur modelé les hommes, le talent et l’amitié qui leur ont donné vie.